Sept Berckois sous une coque
Il arrive qu'un tableau nous en apprenne davantage par ce qui lui manque que par ce qu'il montre. Celui-ci est sorti d'un grenier berckois, à l'occasion d'une succession. Une toile de 50 sur 75 centimètres, sans signature, marquée par le temps.
Au centre, une barque de pêche à la coque sombre, échouée sur le sable. Dessous, sept personnages : six pêcheurs pieds nus, pantalons retroussés, bonnet ou foulard rouge sur la tête, et une jeune femme en coiffe blanche et jupon rouge. Ils ont le dos contre la coque, les épaules sous le bordé, les genoux pliés : on comprend qu'ils vont la soulever et la haler vers la mer.
Ce groupe est peint avec une vraie science. Les visages sont burinés, l'un des hommes grimace sous l'effort, la jeune femme baisse les yeux, et l'on sent le poids du bateau dans chaque silhouette. Tout le reste est à peine commencé. Le ciel et l'estran ne sont qu'une ébauche, et l'on voit encore, sur la toile, le dessin préparatoire au crayon. Le peintre a commencé par l'essentiel, les hommes et leur barque, puis il s'est arrêté. Pourquoi ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Mais cet inachèvement est un cadeau : il nous fait entrer dans l'atelier et nous montre comment ces artistes travaillaient.
Je me suis gardé de lui donner un nom. Nous l'avons présenté comme une œuvre anonyme de l'école berckoise, parce que c'est ce qu'il est, et parce qu'une attribution hasardeuse ne rend service ni au vendeur ni à l'acheteur. Estimé 800 / 1 000 euros, il a été adjugé 1 500 euros.
Berck, la plage où l'on halait les bateauxPour comprendre ce tableau, il faut savoir qu'à Berck les bateaux n'avaient pas de port. Les flobarts s'échouaient sur la plage à marée basse, et c'est à la force des bras qu'on les remettait à l'eau. Le Musée Opale Sud y voit la plus importante marine d'échouage de France. Ce spectacle a attiré les peintres. Édouard Manet y passe l'été 1873, Eugène Boudin y revient à plusieurs reprises entre 1870 et 1890. Mais c'est Ludovic-Napoléon Lepic, arrivé en 1877, qui s'y installe le premier. On l'appelait « le Patron ». Il peignait sur la plage par tous les temps, au point que l'on retrouve des grains de sable dans certaines de ses toiles.
Autour de lui se forme ce que l'on a appelé l'école de Berck : une école sans statuts ni manifeste, un groupe de peintres naturalistes réunis par un même motif, la vie des marins. Le plus grand d'entre eux est Francis Tattegrain (1852-1915), élève de Lepic, qui installe son atelier à Berck et vit au plus près des pêcheurs. Il mourra en 1915, sous les obus, en dessinant le beffroi d'Arras. Après lui viennent Charles Roussel, son élève, et Jan Lavezzari, auteur entre 1907 et 1909 du grand cycle de toiles qui orne la salle d'honneur de l'hôtel de ville.
Notre toile appartient à cette famille : le même sujet, la même attention aux corps et aux costumes, la même affection pour ces gens de mer que les peintres côtoyaient chaque jour.
Étaples, la colonie internationaleÀ quelques kilomètres au nord, sur la Canche, Étaples a connu une aventure voisine et pourtant différente. Entre 1880 et 1914, plus de deux cents peintres, français, britanniques, américains et australiens, s'installent dans la ville et les villages alentour. Ils se retrouvent à l'hôtel Loos, sur la grand-place, et fondent sous l'égide d'Eugène Chigot et d'Henri Le Sidaner une Société des Amis des Arts. Là où Berck est l'école d'un lieu et d'un métier, Étaples est une colonie cosmopolite, traversée par toutes les influences de son temps. La guerre de 1914 y met fin.
Les deux écoles se répondent d'une rive à l'autre de la côte. Elles ont laissé des centaines de toiles, dispersées dans les familles, les musées et les greniers, comme celui d'où sort notre tableau.
Trente ans de fidélitéIl y a trente ans que notre maison s'attache à ces deux écoles. Cette familiarité ne s'apprend pas dans les livres. Elle se forge au contact des œuvres et des familles qui les ont conservées, et c'est elle qui permet de reconnaître, sous la poussière d'un grenier, la main d'un peintre qui connaissait la plage de Berck.
Je remercie Jean-Paul Miny, historien de la vie berckoise, qui a présenté ce tableau lors des Journées du patrimoine. Ces peintres étaient d'ailleurs à l'honneur cet été : le Musée Opale Sud leur consacrait jusqu'au 20 septembre l'exposition « Détours, loin du bercail », qui les montre hors de leurs motifs habituels.
Si vous conservez une marine, une scène de pêche ou un portrait de matelote, même sans signature, même abîmé, même inachevé, montrez-le-nous.