Le Lido n'est plus, son décor demeure.

Il y a des objets que l'on estime, et d'autres que l'on reconnaît. Le panneau dont je veux vous parler aujourd'hui appartient à la seconde famille.

Lorsqu'il est arrivé à l'étude, je n'ai pas eu besoin de chercher longtemps. C'est une longue frise peinte sur panneaux, signée en bas à droite d'un trait appuyé : Ducatel. Elle provenait du salon de thé Le Lido, au Touquet, dont elle ornait la salle vers 1960. Le devant du comptoir l'accompagnait, avec son angle arrondi : on y danse au son d'un saxophone, une coupe à la main, le champagne au frais dans son seau.

Il faut la lire de gauche à droite, comme on feuillette le programme d'une saison. Un trotteur attelé passe devant les tribunes de l'hippodrome, et derrière lui des voiles glissent sur la baie de la Canche. Un croupier en smoking se penche sur le tapis vert. Un caddie tout en rouge, béret sur la tête, porte le sac d'un golfeur que l'on ne voit pas. Un lévrier file, dossard numéro 2 sur le flanc. Dans la forêt, des cavaliers suivent les chiens. Un joueur de tennis tout en blanc achève son revers. Et pour finir, une blonde en pull bleu, jambes croisées, talons hauts, tourne le dos au grand plongeoir de la piscine, d'où quelqu'un vient de s'élancer.

Le Lido. Pour qui a connu Le Touquet de ces années-là, le nom suffit. Il se trouvait rue Saint-Jean, là où l'on pousse aujourd'hui la porte du Jean's Café. On y croisait la clientèle élégante de la station, comme on la croise chez Miremont à Biarritz : on venait s'y montrer autant que goûter. Et l'on y goûtait bien. C'est dans les ateliers de la maison que Jean Pacquelet a créé, en 1985, l'Enduro : du chocolat, de la nougatine qui craque sous la dent, et un succès tel que le gâteau a survécu à l'enseigne. Les Touquettois le commandent encore pour les fêtes. On n'y allait pas pour regarder les murs, et pourtant ce sont eux qui restent.

C'est tout le paradoxe du décor commercial. Il est fait pour une saison, pour une mode, pour une clientèle. Personne ne songe à le conserver : on refait la salle, on change d'enseigne, et le panneau part à la benne ou, dans le meilleur des cas, au fond d'un garage. Celui-ci a eu de la chance. 

Tout Le Touquet est là, et rien que Le Touquet : les courses, la voile, le casino, le golf, le tennis, la forêt, la piscine. Pas une cabine de bain, pas un enfant avec sa pelle. Ce n'est pas la plage des familles que Ducatel a peinte, c'est la station des élégants, celle qui s'était inventée entre les deux guerres comme le jardin de Paris et de Londres, et dont on entretenait encore la légende en servant le thé rue Saint-Jean. Le client du Lido levait les yeux et voyait sa propre journée : le tennis le matin, les courses l'après-midi, le casino le soir.

Ce que je peux dire, c'est ce que l'on voit : une main rapide, des couleurs franches posées en larges touches sur un fond clair, des visages à peine indiqués et des silhouettes très justes. On pense à Dufy, bien sûr, et l'on aurait tort de s'en excuser : c'était la manière de dire le bonheur, et un salon de thé n'a pas d'autre chose à dire.

Restait à lui donner un prix. L'exercice est délicat pour ce genre de pièce : pas de cote établie, pas de résultat comparable, un artiste dont le nom ne dit rien hors de la région. Nous avons retenu une estimation de 1 500 à 2 000 euros, en nous disant que l'histoire ferait le reste.

Elle l'a fait. Le 19 septembre, lors de notre vente de rentrée, le panneau a été adjugé 3 100 euros. Plusieurs amateurs le voulaient, et aucun, je crois, pour décorer simplement un mur : ils achetaient un morceau du Touquet.

J'en tire une leçon que je répète volontiers à ceux qui nous confient des objets. La valeur ne tient pas seulement à la signature ni à la matière. Elle tient à ce que l'objet raconte, et à ceux qui sont encore là pour l'entendre. Un décor de salon de thé n'intéresse personne à Paris ; ici, il fait lever les mains.

Si vous conservez un souvenir de ce genre, une enseigne, un élément de devanture, un décor d'hôtel ou de villa, ne le jugez pas trop vite. Montrez-le-nous. Et si vous avez connu Le Lido, écrivez-moi : je serais heureux de compléter cette histoire.

Un dernier mot. Ce panneau ne disparaîtra pas dans un salon privé : il sera bientôt visible de tous, au Touquet. Je ne peux pas vous en dire davantage pour le moment, mais je vous promets d'y revenir.