Une famille racontée par ses objets

Il arrive qu'une vente aux enchères ressemble à un album de famille feuilleté dans le désordre. Le 16 mai, entre une paire de bergères et un portrait d'officier, sont passés sous le marteau un colonel d'artillerie peint en 1764, une dame tenant un perroquet et onze photographies d'un aviateur de la Grande Guerre. Trois époques, trois techniques, et deux noms qui reviennent : Lamy et Huyn.

Pris séparément, ce sont de beaux lots. Réunis, ils dessinent une lignée au service des armes sur près de deux siècles.

Le colonel et le père d'Angelika Kauffmann

Le premier personnage pose en uniforme. Pierre Bernard Louis Lamy de Châtel (1711-1781) est colonel au Corps royal de l'artillerie et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis. Créé par Louis XIV en 1693, cet ordre récompensait les officiers comptant de longues années de service.

La toile porte en bas à gauche l'inscription « Kauffman pinxit 1764 ». Une annotation plus tardive, sans doute du XIXe siècle, identifie le modèle en haut à gauche. L'expert de la vente, Pierre-Antoine Martenet, a retenu une attribution à Johann Joseph Kauffmann.

Le nom dira peu de chose au grand public. Il est pourtant celui du père et premier maître d'Angelika Kauffmann, l'une des femmes peintres les plus célèbres du XVIIIe siècle. Né en 1707 dans le Vorarlberg, portraitiste et décorateur d'églises, il a mené une carrière itinérante entre les Grisons, le lac de Constance et l'Italie, où il accompagne sa fille dans les années 1760. Que fait un colonel d'artillerie français devant son chevalet en 1764 ? La toile ne le dit pas, et c'est tout le charme de ce genre de découverte. Le portrait a été adjugé 1 750 euros.

La dame au perroquet, trait d'union entre deux familles

Le deuxième tableau, de l'école française, représente Marie Charlotte de Lamy, épouse de Charles Nicolas Huyn. C'est par elle que les deux noms se rejoignent. 

Le perroquet n'est pas un simple caprice d'atelier. Oiseau exotique et coûteux, il signale l'aisance du modèle et ajoute au portrait une touche de fantaisie très appréciée au XVIIIe siècle. La toile, de 81 sur 65 centimètres, a été adjugée 620 euros.
Un portrait de famille vaut d'abord par l'identité de son modèle. Sans nom, il reste une belle peinture décorative. Nommé et rattaché à une lignée, il devient un document.

L'aviateur de la Somme

Un siècle et demi plus tard, le nom Huyn réapparaît sous une autre forme. Onze photographies originales se rapportent à un Huyn de Verneville, aviateur engagé dans les combats de la Somme pendant la Première Guerre mondiale. Les plus grands tirages mesurent 52 sur 69 centimètres.

Lancée le 1er juillet 1916, l'offensive de la Somme s'est poursuivie jusqu'à la mi-novembre, au prix de pertes considérables. Elle marque aussi un tournant dans l'emploi de l'aviation, utilisée de façon beaucoup plus systématique pour la reconnaissance et l'appui des troupes. Le général Fayolle y voyait le « début de la guerre aérienne ».

L'artilleur de Louis XV et l'aviateur de 1916 appartiennent à deux mondes. L'un et l'autre ont pourtant servi l'arme la plus technique de leur temps. L'ensemble photographique a été adjugé 420 euros, un prix modeste pour un témoignage de cette nature, qui rejoint ainsi une nouvelle collection.

Ces combats se sont déroulés à une centaine de kilomètres de Montreuil-sur-Mer. C'est aussi pour cela que ces images nous ont particulièrement touchés.

Ce que raconte une provenance

Dans une vente, ces trois lots auraient pu passer inaperçus, perdus entre une cloche de bronze et une paire de cadres. C'est le travail de catalogage, l'attention portée aux inscriptions, aux annotations anciennes et aux noms, qui leur rend leur histoire. Un portrait identifié se vend mieux qu'un portrait anonyme. Surtout, il intéresse un public plus large : collectionneurs, historiens, amateurs d'histoire militaire, parfois les descendants eux-mêmes.

Si vous conservez des portraits, des lettres ou des photographies de famille, ne jetez rien avant de les avoir fait regarder. Un nom au dos d'un châssis, une date sur un tirage peuvent tout changer. Et si l'un de nos lecteurs connaît l'histoire des familles Lamy de Châtel et Huyn de Verneville, nous serions heureux de l'entendre.